Description
Format : numérique (PDF)
Nombre de pages : 114 pages
Langue : Français
Vous cherchez la version papier ? Cliquez ici
Deux continents. Deux fils. Une seule mère face à une vérité.
Keza a survécu à l’innommable au Rwanda pour offrir à ses jumeaux la « Promesse » de l’Occident. Trente ans plus tard, qu’est devenu son rêve ?
À Minneapolis, Lucas l’un de ses jumeaux est l’étudiant brillant, le futur de l’Amérique. À Paris, Hugo l’autre jumeau est l’enfant du quartier, le sportif accompli. Mais alors que les frontières se fissurent, le système qu’ils pensaient protecteur se transforme en un broyeur implacable.
Pendant que Yanis et Daemon, journalistes indépendants, traquent deux réseaux parallèles, le piège se referme.
S’appuyant sur des faits réels et des documents confidentiels, ce roman explore l’envers du décor de la crise migratoire en Europe et aux Etats-Unis : un monde où l’on punit l’excellence d’un côté et où l’on finance le chaos de l’autre. Pour Keza, le temps de la médiation est fini. Celui de la vérité a commencé.
« Un roman géopolitique d’une brûlante actualité. La puissance des mots contre le cynisme d’une époque qui a oublié le prix d’une vie. »
Extrait :
Prologue
« Je suis Aïssata, j’ai dix-huit ans », se répétait la jeune femme en boucle. Elle le répétait dans sa tête depuis le départ de Bamako, comme une prière : Aïssata, dix-huit ans, originaire de Kayes, destination l’Europe. Aïssata, qui avait laissé sa mère sur le pas de la porte sans se retourner parce que si elle se retournait, elle n’aurait plus la force.
Le voyage avait duré des semaines. Des pick-up, des bus, des marche forcées dans la nuit. Elle avait tout donné aux passeurs, l’argent que sa famille avait économisé pendant trois ans, les bijoux de sa grand-mère, ses illusions une à une. Et maintenant, elle était là.
Le camp d’une organisation internationale liée aux migrations, aux îles Canaries. Des tentes alignées sous un soleil de plomb, des files d’attente interminables, des hommes partout. Des jeunes hommes, presque uniquement des hommes, qui la regardaient passer avec des yeux qui ne disaient rien de bon.
— Suivant !
Elle s’avança vers le comptoir de tôle ondulée. Une femme en gilet bleu, badge de l’Organisation sur la poitrine, lui tendit une pochette en plastique transparent, lui offrant un léger sourire.
— Ton kit, ma fille. Ne le perds pas, c’est pour ta protection.
Aïssata se mit sur le côté pour laisser la place. Elle l’ouvrit, s’attendant à trouver du savon, des vitamines ou peut-être un peu de linge propre. Elle vit des… préservatifs ? Une pilule étiquetée « contraception d’urgence » ? Un sifflet ? Et pour finir, une petite brochure pliée en quatre.
Elle leva les yeux, interloquée.
— C’est… c’est pour quoi ?
La femme la regarda, avec un air de lassitude dans les yeux.
— Pour quand… s’ils te… enfin tu vois. Comme ça, au moins, tu seras protégée.
Aïssata sentit le monde vaciller. Le sol en terre battue se déroba sous ses pieds. Était-ce réel ? Avait-elle bien compris ?
Elle regarda autour d’elle. La tente, les files, les hommes. Des centaines d’hommes jeunes, fatigués, frustrés, qui attendaient. Et elle, seule, avec son kit « anti-viol » dans les mains et personne pour la protéger.
— On dort où ? demanda-t-elle, la voix étranglée.
La femme désigna un grand chapiteau de l’autre côté du camp.
— Les femmes avec les femmes. Mais c’est plein. Tu devras peut-être partager avec les hommes cette nuit. On fait ce qu’on peut.
Aïssata serra la pochette contre sa poitrine, comme un bouclier dérisoire. Elle regarda le chapiteau, les ombres qui s’y agitaient, les regards qui la suivaient.
Sa mère lui avait dit que l’Europe était une terre de justice, de respect, de droits pour les femmes. On ne lui avait pas parlé de ça. On ne lui avait pas dit que le voyage finirait ici, dans ce camp où l’on distribuait des sifflets aux filles seules pour qu’elles appellent à l’aide, sans dire à qui, sans dire si quelqu’un viendrait.
Elle voulut appeler sa mère, mais le téléphone était éteint pour économiser la batterie. Elle voulut pleurer, mais les larmes ne venaient pas. Elle voulut courir, mais à quoi bon ? Il n’y avait rien, autour.
Alors elle resta là, debout, le kit contre elle, à regarder la nuit tomber sur le camp, à écouter les voix des hommes qui montaient dans l’obscurité.
Le poids du petit sifflet dans sa main moite.
Cette nuit-là, Aïssata ne dormit pas.
Chapitre 1 – Le réseau
Une liasse de francs CFA. Épaisse, usée, presque moite dans sa main. Sékou prit conscience de ce que cela signifiait : les économies de sa famille, qui s’était privée pour lui. Le champ que son père avait vendu. Les quelques bijoux de sa mère. Et les économies de tout son village, qui misait sur lui pour leur envoyer de l’argent chaque mois, depuis l’Europe.
La valeur de son avenir.
En face de lui, adossé à la coque monumentale d’une pirogue de pêche repeinte en bleu nuit, un homme d’El Capitan. M. Pirogue resta de marbre en prenant l’argent. Sékou était le dernier à embarquer et M. Pirogue passa l’argent à un garçon qui se mit à courir vers une grosse Mercedes, garée tous phares allumés, en haut de la dune. Sékou le suivit du regard et vit un homme bien sapé, portant des lunettes noires et des grosses chaînes en or autour du cou. Le gamin lui tendit le sac contenant les économies des trente hommes qui embarquaient. Une fortune, pensa Sékou.
— Le GPS est fiable, dit M. Pirogue d’une voix monocorde, en désignant un smartphone emballé dans trois couches de plastique. La batterie externe est pleine. Ne l’allume qu’en haute mer, aux points que je t’ai montrés. Les garde-côtes espagnols sont des fonctionnaires, heureusement, ils ne jouent pas aux héros. Et puis ils n’aiment pas travailler la nuit.
Sékou hocha la tête à son tour, imitant le professionnalisme froid du passeur. Il n’avait pas peur. Il la laissait pour ceux qui partaient sans savoir, ceux qui se jetaient à l’eau sur un coup de tête. Lui, il avait un plan. Un plan cher mais optimisé.
Tout avait commencé deux ans plus tôt sur son téléphone. Une vidéo de trente secondes sur TikTok. Un type, lunettes de soleil miroir, accoudé à une Mercedes devant la tour Eiffel. La musique crachait un rythme afrobeats. Le texte en surimpression : « Fatigué de galérer ? DM pour la vraie vie. »
Le « DM » (message privé), l’avait mené à un groupe WhatsApp, puis à un appel avec El Capitan. Pas de promesses vagues, mais une offre de service. Une logistique. Un prix. El Capitan lui avait expliqué le processus comme on vend un forfait téléphonique. « Le voyage est la partie facile, avait-il dit. Un bateau viendra te chercher. Ce sont les règles. Ils t’emmèneront aux Canaries. Là-bas, les ONG prendront le relais. Nourriture, logement, papiers. Puis le vol pour le continent. C’est inclus dans le pack Premium. »
Le pack Premium. Sékou avait aimé ce mot, même si ça coûtait cher. Ça faisait sérieux, organisé. Pas comme ces migrants qu’on voyait aux infos, entassés dans des bateaux gonflables, suppliant qu’on les sauve. Lui, il ne supplierait personne. Sékou avait payé pour un service.
Aujourd’hui, après deux ans d’économies, il était enfin sur le départ. Tout autour de lui, sur la plage sombre de Kayar, une trentaine d’autres jeunes hommes attendaient en silence. Ils n’avaient pas l’air de réfugiés. Ils portaient des survêtements de marque, vérifiaient leurs téléphones comme des voyageurs dans un hall d’aéroport. Leur regard n’était pas fixé sur la terre qu’ils quittaient mais sur l’horizon invisible. Ils étaient tous clients du pack Premium.
L’un d’eux, un colosse de presque deux mètres nommé Ousmane, avait même sorti un casque audio et écoutait de la musique, balançant la tête en rythme, comme s’il attendait un bus de nuit. Le voyage ressemblait à une promotion, pas à un exode. Sékou se demanda un instant si c’était ça, l’Europe avant l’Europe : cette impression d’embarquer pour une destination de rêve, guidé par des hommes sapés qui parlaient de « procédures » et de « protocoles ».
Le moteur de la pirogue s’éveilla dans un toussotement gras, crachant une fumée âcre qui se mêlait à l’odeur de sel et de poisson séché. On leur fit signe de monter. Les planches étaient humides et froides sous leurs pieds. Sékou s’installa, le dos calé contre un bidon de gasoil. Il ne regarda pas en arrière, vers les lumières tremblotantes du village. À quoi bon ? Son village était déjà dans son téléphone : dans les photos de sa mère qu’il emportait, et dans le regard de la fille qu’il comptait impressionner avec ses futures stories Instagram depuis Paris :
« Premier jour à Paris. La tour Eiffel. La vraie vie. »
Un regard extérieur aurait pensé qu’il fuyait la misère. Les journaux diraient « migrant économique », « jeune sans avenir ». Mais lui savait. Il avait acheté son avenir, un avenir où des hommes comme El Capitan étaient des facilitateurs, les ONG des services de transport, et l’Europe une destination finale soigneusement emballée dans un forfait tout compris.
La pirogue glissa sur l’eau noire, s’éloignant doucement de la côte. Bientôt, les derniers bruits du rivage, aboiements de chiens, appels lointains, moteurs de mobylettes, furent avalés par le murmure de l’océan. Il n’y eut plus que le bruit de l’eau contre la coque et la respiration régulière des trente hommes entassés autour de lui.
El Capitan avait été clair : « Là-bas, tu n’attendras pas des sauveteurs. Vois-les comme des taxis. Des taxis qui vont t’emmener à l’étape suivante. »
Sékou ferma les yeux. Il essaya de dormir, mais l’excitation était trop forte.
Cinq jours plus tard, l’eau potable était épuisée.
Sékou n’avait pas fermé l’œil depuis deux nuits. La soif lui brûlait la gorge, un feu sec qui montait de l’estomac et lui desséchait la langue, l’impression terrible qu’elle était devenue épaisse. Autour de lui, les visages s’étaient creusés. Plus personne ne parlait. Plus personne ne regardait l’horizon. Ils étaient tassés au fond de la pirogue, le dos contre les bords, les yeux mi-clos, à économiser leurs forces. Ousmane avait cessé depuis longtemps d’écouter sa musique. D’ailleurs son casque avait pris l’eau.
L’eau. Elle s’infiltrait partout, dégoulinait par les planches mal jointes. Elle montait lentement, leur léchant les chevilles, puis les mollets. Le géant Ousmane écopait avec une gamelle qu’il vidait par-dessus bord, mécaniquement. L’eau revenait toujours, mais c’était toujours ça. Ne pas abandonner.
La nuit du sixième jour, il n’y avait pas de lune.
Sékou était assoupi quand les cris déchirèrent l’obscurité. C’était Ousmane. Il ouvrit les yeux, désorienté, ne comprenant pas. Autour de lui, des ombres s’agitaient. Un corps le bouscula.
— Il est fou ! Il est devenu fou ! dit quelqu’un.
Dans le noir, Sékou distingua des bras qui battaient l’air.
— L’eau ! L’eau est là ! Je la vois !
L’homme, un Malien, Sékou ne connaissait pas son nom, se pencha par-dessus le bordage, tendant les mains vers l’eau noire comme s’il allait y puiser une source miraculeuse. Un autre le suivit, ou peut-être le poussa, ou ils se battirent, Sékou ne sut jamais.
Il y eut deux bruits sourds, rapprochés. Deux corps frappant la surface.
Puis plus rien.
Le silence retomba sur la pirogue, plus lourd encore qu’avant. Personne ne bougea. Personne ne plongea pour les rattraper. À quoi bon ? Dans cette mer, par cette nuit, ils étaient déjà condamnés.
Ousmane se signa, lentement, machinalement. Un jeune de quinze ans pleura, sans bruit, les épaules secouées de spasmes. Sékou regarda l’eau noire, là où les deux hommes avaient disparu, et il pensa à sa mère. Il pensa à tous ceux qui avaient payé ce voyage, à ce que sa famille dirait si elle savait qu’il flottait sur une mer qui venait d’avaler deux personnes.
Le lendemain, au lever du jour, un point apparut à l’horizon. Puis un autre. Des bateaux. Des gros, avec des cabines blanches et des drapeaux.
— Les garde-côtes espagnols, murmura Ousmane.
Sékou les regarda approcher, dans un mélange de joie, de fatigue, de peur et de soulagement.
Quand on les hissa à bord, on leur donna de l’eau, des premiers soins. Sékou but, lentement, par petites gorgées. Il sentit l’eau couler dans sa gorge, réveiller ses organes un par un.
Dans le centre où il atterrit à Las Palmas de Grande Canarie, tous étaient provisoirement mélangés, les mineurs avec les majeurs, en attendant leur répartition. Sékou ne parlait pas. Il restait assis sur son lit, les genoux remontés contre la poitrine, le regard vide. La nuit, il entendait des pleurs. Il fut confié, comme d’autres, à un psychologue.
Au-dessus, les étoiles étaient les mêmes qu’au Sénégal. La même Voie lactée, les mêmes constellations que son grand-père lui avait apprises. Mais Sékou savait, au plus profond de lui, qu’elles n’éclairaient plus le même monde.
Il venait d’entrer dans le réseau.
Chapitre 2 – Les enquêteurs
Le zoom de son appareil photo poussé à son maximum, Yanis transformait la chaleur vibrante du port de Gran Canaria en une série de photos plus ou moins réussies. Penché à la fenêtre de sa chambre d’hôtel, il sentait la sueur perler sur son front et couler le long de ses tempes. Il avait grandi en rêvant d’être un journaliste chercheur de vérité. Et c’est ce qu’il était. Un révélateur des arcanes cachées du monde.
Pour l’instant, il espionnait, volait des images, et ça aussi, c’était son métier.
En bas, le spectacle était rodé. Un bateau avait accosté, déversant son flot de personnes fuyant le continent africain. Des hommes. Presque uniquement des hommes, jeunes, vigoureux. Il distingua deux silhouettes féminines parmi eux.
Yanis déclencha. Clic. Clic. Clic.
Des centaines de nouvelles arrivées, chaque semaine.
Son téléphone vibra sur le bureau. Un message de Daemon, un confrère américain. Ils communiquaient depuis plusieurs semaines par messagerie. Ils allaient se rencontrer et coordonner leurs recherches.
Je suis à l’hôtel Vista Mar, chambre 414. Jet lag. Un bon café me fera du bien 😊
Yanis regarda par la fenêtre. Les hommes et les deux femmes qui attendaient sur le port étaient montés dans un bus qui démarra dans un ronronnement de diesel. Il eut une hésitation, puis attrapa sa veste.





Avis
Il n’y a pas encore d’avis.