L’Ombre de Saturne (Dossiers H)

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L’Ombre de Saturne est une enquête historique et mystérieuse qui plonge dans ce qui est caché derrière nos traditions. Noël n’est peut-être pas ce que vous croyez.

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Description

Format : numérique (PDF)
Nombre de pages : 87 pages

Langue : Français

Quelle est la vraie origine de la célébration de Noël ?

Décembre 303. Lucius Valerius Corvinus, juriste idéaliste envoyé de Rome, arrive au camp fortifié de Durostorum, sur la frontière glaciale du Danube.
Sa mission : une simple enquête pour corruption au sein d’une légion oubliée de l’Empire.
Mais alors que le camp se prépare pour les Saturnales, une fête traditionnelle romaine de chaos institutionnalisé où le monde est mis à l’envers, Lucius découvre une vérité terrifiante. Le rituel du « Roi des Saturnales », qu’il croyait être un simple jeu, est en réalité une sentence de mort : chaque année, un soldat est choisi pour être rituellement sacrifié afin d’assurer le retour du soleil.

Quand le sort désigne un jeune soldat innocent, Lucius est confronté à un dilemme : se taire et devenir complice, ou défier un légat tyrannique qui règne par la peur et la superstition. Il n’a que sept jours. Sept jours de fête et de folie pour déjouer un complot, avec pour seules armes son intelligence et un manuscrit hérétique qui révèle les secrets de la guerre spirituelle qui fait rage pour l’âme de Rome.
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Premier volume de la collection « Dossiers H », L’Ombre de Saturne est une enquête historique et mystérieuse qui plonge dans ce qui est caché derrière nos traditions. Noël n’est peut-être pas ce que vous croyez.

Extrait :

Prologue – Nuit du 23 décembre 302 ap. J.-C. 

Collines de Mésie, loin de Rome.

Le vent mordait sa chair nue. Au centre d’une clairière battue par les neiges, un grand feu crachait des gerbes d’étincelles vers un ciel sans étoiles, un trou d’encre que même les dieux semblaient avoir fui.

C’était là, autour du brasier, qu’hommes et femmes dansaient. Des fermiers, des bûcherons, des déserteurs peut-être. Leurs visages, barbouillés de suie et d’ocre rouge, étaient des masques grotesques dans la lumière vacillante des flammes. Leurs mouvements n’évoquaient pas la joie mais des convulsions, des spasmes rythmés par le battement sourd et hypnotique d’un unique tambour en peau de chèvre. Ils ne célébraient pas ; ils exorcisaient une peur. La peur du froid, de la faim, et de l’obscurité qui, deux jours après le solstice, gagnait encore sur la lumière.

Au milieu de cette frénésie, Titus ne dansait pas. On le traînait et il hurlait. Deux hommes aux bras noueux comme des branches le tenaient fermement. Il y a une semaine, ils l’avaient acclamé. Ils l’avaient coiffé du pilleus, le bonnet de la liberté et l’avaient appelé « Roi des Saturnales ». Pendant sept jours, il avait été leur maître. Il avait bu leur meilleur vin, mangé leur meilleure viande, et ses ordres les plus fous avaient été suivis. Il avait ordonné à un vieil usurier de brûler ses registres de dettes. Il avait forcé le magistrat du village à servir les esclaves à genoux. C’était un rêve, un vertige de pouvoir absolu.

Maintenant, le rêve virait au cauchemar. Le vin qui embrumait encore son esprit ne parvenait plus à étouffer la terreur qui montait dans sa gorge. Il voyait enfin la vérité dans leurs yeux. Ce n’était pas de l’adoration qu’il y avait lue mais de l’appétit.

On le jeta brutalement au pied d’un dolmen de granit, une pierre ancienne que les légions n’avaient jamais pris la peine de renverser. La roche était froide comme la mort. Le tambour se tut. Le silence qui suivit fut plus terrifiant que le vacarme.

Un vieil homme s’avança. Il n’était ni prêtre ni soldat, mais ce soir, il était le maître de la cérémonie. Dans sa main, un couteau de silex.

— Le Roi a régné, fit-il d’une voix sans émotion. Le Roi a porté notre chance et nos espoirs pendant la semaine du chaos. Saturne a eu sa part. Maintenant, le Soleil Invaincu réclame sa part de vie, pour qu’il accepte de renaître.

Le vieil homme se tourna vers la foule silencieuse.

— Le sang pour la terre ! lança-t-il.

— Le Roi pour le soleil ! répondit la foule, tel un grondement.

Titus voulut crier, supplier, mais les mots se figèrent. Il pensa une dernière fois à sa mère, à son visage empli d’amour, revit une scène lorsque, enfant, il avait couru dans l’herbe pour la rejoindre. Il la revit qui l’accueillait les bras ouverts. Sa douleur serait inconsolable et il en eut le cœur brisé. Aurait-elle seulement son corps pour le pleurer ? Le silex capta un bref éclat orangé, puis ce fut la douleur fulgurante. Un liquide chaud jaillit de sa gorge, se refroidissant presque instantanément au contact de la pierre gelée.

Un rugissement cathartique s’éleva de la foule. La peur était purgée. Le vieil homme trempa ses doigts dans la blessure béante et traça un symbole sur la pierre du dolmen : un cercle grossier avec une croix en son centre. La roue solaire. Le pacte était renouvelé.

Lentement, la frénésie retomba. Les hommes et les femmes se détournèrent du corps et retournèrent vers le feu, vers le vin, vers la certitude que la vie continuait pour eux.

Le vent se calma et la neige commença à tomber plus dru, recouvrant peu à peu le cadavre d’un linceul blanc. Le bonnet de la liberté gisait à côté de lui, tache grise dans la neige bientôt souillée de rouge.

 

Chapitre 1 – Rome, novembre 303 ap. J.-C., un an plus tard.

La lumière qui filtrait à travers les hautes fenêtres de la basilique n’avait rien de commun avec la clarté brute du ciel. C’était une lumière domestiquée, tamisée par la poussière dorée que soulevaient les pas des avocats, des marchands et des plaideurs. Elle sentait le papyrus ancien, la cire chaude et le parfum discret de l’huile de cèdre dont les scribes enduisaient les rouleaux précieux. C’était la lumière de la civilisation.

Devant le préteur, la voix claire de Lucius Valerius Corvinus disséquait une obscure clause d’un testament archaïque. Il ne plaidait pas avec des larmes ; il citait les édits, démontrant avec la précision d’un chirurgien que la loi, dans son esprit, était du côté de la justice. Il gagna. Pour Lucius, ce n’était pas seulement une victoire mais une réaffirmation de sa foi. La loi était le seul rempart contre le chaos, la tyrannie et les superstitions qui rampaient à nouveau dans les recoins sombres du monde.

C’est pourquoi, le soir même, lorsque le préfet du prétoire le convoqua dans son bureau, Lucius accepta la mission sans hésiter. Durostorum. Une légion sur la frontière du Danube.

— C’est une mission ingrate, Corvinus, l’avait averti le préfet. Loin de tout. Le légat là-bas, Bassus, est… comment dire…

Lucius s’approcha, intrigué. La mission s’annonçait plus complexe qu’il n’aurait cru. Le préfet ajouta, presque à voix basse :

— La frontière est en proie à des croyances multiples. Certains retournent au culte de Mithra, d’autres vers le Christ des Juifs. Heureusement, comme vous le savez, la grande majorité adhère à notre nouveau culte Sol Invictus.

— Je suis heureux de l’apprendre, préfet, fit Lucius, qui se demandait où il voulait en venir et quel serait son rôle dans ce camp romain.

— Malheureusement, le mal n’est pas éradiqué dans ces terres lointaines et d’étranges rumeurs sont parvenues jusqu’aux oreilles de Rome. Les hivers là-bas sont longs et entretiennent la peur que la nuit la plus longue ne se termine jamais. On rapporte d’étranges rumeurs de sacrifices humains lors des Saturnales… non seulement dans certains villages reculés mais surtout, beaucoup plus inquiétant, dans le camp de Durostorum.

Lucius connaissait les Saturnales par ses parents et ses grands-parents. Une fête romaine ancienne célébrant le dieu Saturne au solstice d’hiver. Un dieu terrifiant au point de manger ses propres enfants pour qu’ils ne prennent pas sa place, un dieu de l’agriculture, de la dissolution et du chaos. Or, avant le renouveau du printemps, la tradition voulait que le chaos soit nécessaire. L’Empire le plus puissant du monde entrait dans une fièvre de folie et de liberté totale où les déclarations de guerre n’avaient pas leur place, où les tribunaux fermaient et où l’ordre était suspendu. Durant sept jours de festivités et de folies, tout se retrouvait inversé : les rôles sociaux étaient bouleversés au point que les esclaves vêtus des habits de leurs maîtres, pouvaient manger avec eux voire se faire servir par eux, où tout le monde pouvait se mélanger dans des orgies. C’était aussi le moment pour s’offrir en cadeau des figurines en terre cuite. Ainsi la terreur de la victoire de l’obscurité sur le renouveau était-elle exorcisée.

Mais ce que Lucius avait eu peine à croire, en écoutant sa famille, c’était le clou de la fête : le Saturnalicius princeps, le Roi de la fête autorisé à demander tout ce qu’il voulait, y compris les ordres les plus loufoques, les plus excessifs ou humiliants.

Qu’allait-il trouver dans ce camp reculé, loin de la surveillance ordonnée de Rome ?

Cette nuit-là, en préparant ses bagages, Lucius avait longuement hésité devant sa bibliothèque. Il ne pouvait emporter qu’un ou deux rouleaux. Il laissa à regret les discours de Cicéron et les poèmes de Virgile. Son choix se porta sur les codes de loi, bien sûr, ses outils. Et pour son âme, un rouleau rare et subversif : le De Diebus Festis. Ce n’était pas un simple recueil de traditions mais un pamphlet philosophique qui osait critiquer la manœuvre politique de l’empereur Aurélien, trente ans plus tôt : l’instauration du culte de Sol Invictus et de sa naissance, le 25 décembre, comme fête nationale. Pour Lucius, ce culte solaire était une superstition d’État, une tentative grossière d’unifier l’Empire par le bas.

Il partit à l’aube, certain d’apporter la lumière de la raison dans un recoin sombre de l’Empire.

 

Armurerie du camp de Durostorum, quelques semaines plus tard, décembre 303.

L’air sentait le cuir vieilli. Dans un recoin tranquille, derrière des piles de registres et des caisses de pointes de flèches, Decimus était agenouillé. Le sol de terre battue était froid sous ses genoux, mais il ne le sentait pas. Ses yeux étaient fermés, ses mains jointes, serrées si fort que ses jointures blanchissaient.

Il ne priait pas pour la gloire ou la victoire, comme le faisaient les autres devant les autels des aigles de la légion. Il ne demandait ni richesse ni faveur. Il priait pour une chose bien plus difficile à obtenir ici, au bord du monde : un cœur tranquille. Une force silencieuse pour endurer le bruit constant – le fracas des armes à l’entraînement, les jurons des centurions, les rires gras des hommes et des prostituées dans les baraquements le soir.

Ses doigts se desserrèrent et glissèrent dans la poche de sa tunique, se refermant sur un petit morceau de bois lisse. Il le sortit et le regarda dans la faible lumière. C’était un poisson, si grossièrement sculpté qu’il aurait pu n’être qu’un éclat de bois. Mais pour Decimus, c’était tout. Un ichthys. Le symbole de sa foi, hérité de sa mère à Antioche, une foi qu’il préférait cacher. Être soldat de Rome était déjà assez difficile ; être soldat du Christ dans un tel lieu était un fardeau presque insupportable.

La lourde porte de l’armurerie grinça en s’ouvrant, déversant un rectangle de lumière grise et la voix tonitruante de Crixus dans le silence relatif.

— Te voilà ! Toujours à te cacher dans les coins, Decimus. Tu pries quel petit dieu pour qu’il t’épargne d’aiguiser les glaives ?

Decimus rangea vivement le poisson de bois et se releva, époussetant ses genoux. Crixus était son antithèse : une masse de muscles, le visage tanné marqué par une cicatrice qui lui barrait un sourcil, une confiance en soi inébranlable.

— Je vérifiais l’inventaire des parchemins, mentit Decimus.

Crixus éclata d’un énorme rire.

— L’inventaire ! Bientôt, tu n’auras plus à te soucier de ça. La grande fête de Sol Invictus va débuter. À notre façon, si tu vois ce que je veux dire, ajouta-t-il d’un clin d’œil complice.

— Non, je ne vois pas…

— Les Saturnales, voyons ! fit Crixus qui ne se souciait guère qu’elles furent de moins en moins pratiquées. Plus de corvées, plus de centurions sur notre dos pendant sept jours ! Notre brave légat pense que c’est une bonne chose de garder cette tradition que l’Empire veut nous faire oublier.

— Tu devrais boire un peu de vin, Decimus, reprit-il face à son absence de réaction. Ça te décoincerait. Tu es pâle comme un mort.

Crixus partit d’un rire tonitruant, ce qui fit sourire Decimus malgré lui. Les Saturnales ? Est-ce qu’il plaisantait ? Une semaine de débauche, d’idolâtrie et d’excès, tout ce que sa foi lui demandait de fuir.

— Je ne suis pas un grand buveur, répondit-il simplement.

—  Ça, on l’a remarqué, dit Crixus en lui donnant une tape dans le dos qui le fit chanceler. Tu es toujours à part. Mais peut-être que tu auras de la chance cette année. Peut-être que le sort te choisira.

Une angoisse froide serra l’estomac de Decimus.

— Me choisir… pour quoi ?

— Pour être le Roi, bien sûr ! Comme Lucius Flavius l’an dernier. Le veinard. Pendant une semaine, il a vécu comme un César. Il a mangé comme un dieu, bu comme un tonneau et même le légat devait lui obéir.

Crixus baissa la voix, son expression devenant étrangement sérieuse.

— Et puis… il a eu sa récompense. Une place d’honneur.

Le silence qui suivit les mots de Crixus était lourd de sous-entendus. Decimus avait entendu des rumeurs, des chuchotements étouffés sur le sort des rois précédents, des histoires de « disparitions » ou « d’accidents » juste après la fin des festivités. Et dans les campagnes, loin de la surveillance des soldats, c’était encore pire. Personne n’en parlait ouvertement et les gens noyaient leur peur dans le vin.

— Je… je ne pense pas avoir l’étoffe d’un roi, murmura Decimus.

Crixus haussa les épaules.

— Le sort ne demande pas ton avis. Allez, viens. Le centurion nous attend.

Alors que Crixus sortait, Decimus resta immobile. La peur n’était plus une vague inquiétude ; c’était une certitude glaciale. Aux yeux de ces hommes, il était différent. Silencieux, faible. La cible parfaite. Mais il se souvint que seul le sort déciderait, ce qui le rassura.

Sa main retourna à sa poche, ses doigts se refermant sur le petit poisson de bois, chaud et doux sur sa peau.

 

Légat Bassus, camp de Durostorum, décembre 303.

La neuvième heure approchait. Gaius Fulvius Bassus n’avait que faire de recevoir le juriste de Rome. Dans une alcôve de son prétoire, il fixait une idole de bois sombre, Saturne. Encapuchonné, le visage indistinct, poli par les années mais c’était bien le dieu ancien. Plus ancien et sauvage que sa version majestueuse vénérée dans les temples de Rome. Devant la statuette, Bassus déposa une offrande : trois osselets de mouton, parfaitement polis, et une coupe de ce vin âpre qui passait pour du luxe sur cette frontière. Il ne prononça aucune prière formelle. Il se contenta de fixer l’idole de Saturne, son visage impassible.

 

Vingt ans plus tôt, encore jeune tribun empli de certitudes, Bassus était arrivé sur cette rive pour lui amener la civilisation de Rome. Mais son prédécesseur, le vieux Caelius, ne lui avait pas laissé le choix :  au lieu de lui remettre les registres de la légion, qui traînaient dans un coin, poussiéreux, il l’avait convoqué dans le prétoire obscur, là où aucun légionnaire n’était autorisé à venir. « Ici, tes livres de loi ne te serviront à rien contre l’hiver. Pour conjurer la peur des nuits interminables et glaciales, les hommes préfèrent nos dieux. Le Sol Invictus imposé par Rome, on n’en veut pas. »

Bassus n’avait rien dit, lui qui avait grandi dans le nouveau culte d’État, plus propre, plus rassurant que ces barbaries débauchées. Face à un empire en déclin et endetté, beaucoup de Romains avaient commencé à douter de leurs anciens dieux. Grâce à l’Empereur Aurélien, le peuple retrouvait une cohésion autour de Sol Invictus, le Soleil Invaincu.

Face à son silence, Caelius avait sorti un couteau de silex de sa tunique et l’avait brandi devant lui, une étrange lueur dans les yeux : « Ton premier devoir sera d’apaiser les dieux. En le faisant, tu apaises les hommes. Ils ont besoin de cette semaine de folie quand commence l’hiver, crois-moi. Ici, ce n’est pas le confort de Rome et les jours sombres sont effrayants. »

Caelius lui avait transmis ce qu’il savait avant de partir en retraite quelque part au soleil. Bassus n’avait pas écouté ses recommandations, celles d’un vieux fou arriéré et superstitieux. Dès le 17 décembre, premier jour des Saturnales, les hommes s’étaient agités, ne comprenant pas pourquoi les festivités n’avaient pas lieu. Le lendemain, certains s’étaient battus et avait rossé le plus faible. Le troisième jour, Bassus assista à une cérémonie violente : un jeune soldat roux avait été attaché à un pilori avec du lierre et ceint d’une couronne de houx, deux plantes vivaces en hiver. Les hommes autour de lui hurlaient et réclamaient un sacrifice. Bassus comprit ce jour-là qu’il lui faudrait continuer l’œuvre de Caelius : les soldats demandaient du sang pour la victoire de la lumière sur les ténèbres. Ils voulaient leur roi, choisi pour porter les péchés et les peurs de la communauté. Seul le sacrifice pouvait s’assurer que le soleil reviendrait et chaque année, il fit comme Caelius : un tirage au sort truqué pour désigner le roi. Il choisirait le plus faible ou le fauteur de troubles.

 

Le regard de Bassus se porta sur la liste des soldats posée sur sa table. Il savait qui serait le roi cette année.

 

Lucius, arrivée au camp de Durostorum, décembre 303.

« Cette terre boueuse pue le désespoir », fut la première pensée de Lucius Valerius Corvinus en posant le pied sur la rive du Danube. Le fleuve, immense et gris sous un ciel de plomb, ne ressemblait pas à une frontière mais à la fin du monde civilisé. Derrière lui, la province de Mésie, déjà rustre et sauvage à ses yeux d’homme de la Ville. Devant, les terres infinies des Gètes, une tache sombre et menaçante sur laquelle le vent d’hiver semblait aiguiser ses lames invisibles.

Le fort lui-même était une masse informe de bois et de terre, hérissée de palissades branlantes. À l’intérieur, la discipline romaine luttait contre le froid, l’ennui et l’humidité qui s’infiltrait dans les os. Les légionnaires qui le dévisagèrent à son passage n’avaient pas l’éclat des troupes paradant sur le Champ de Mars. Leurs regards étaient vides, usés par des mois passés à réparer des remparts et nettoyer le camp plutôt qu’à se battre.

La mission officielle de Lucius Valerius Corvinus était un audit. Un mot élégant, venu de Rome, pour décrire une tâche sordide. Une affaire banale pour un juriste de l’administration impériale, une routine déplaisante mais nécessaire pour maintenir la cohésion de l’Empire. Officieusement, il avait pour mission de découvrir si les rumeurs de sacrifices humains étaient fondées.

Un centurion au nez cassé et à la barbe poivre et sel, un certain Marcus, fut chargé de le conduire à ses quartiers.

— Bienvenue à Durostorum, Jurisconsulte, lança-t-il sans se retourner. J’espère que vous n’êtes pas trop attaché au marbre et au vin de Falerne.

— Je suis ici pour la loi, centurion, pas pour le confort, répondit Lucius, enjambant avec soin une rigole nauséabonde.

Le centurion émit un son qui tenait plus du grognement que du rire.

— La loi. Elle se fait bien mince, si loin de Rome. Surtout en cette saison. Il s’arrêta devant une baraque à peine plus grande que les autres. Vos quartiers, reprit-il. Le légat vous recevra après la neuvième heure. Il est… occupé.

Lucius sentit que le mot était mal choisi. « Occupé » n’était pas le terme juste. L’air du camp était chargé d’autre chose. Une tension qui n’avait rien à voir avec la joie. C’était une fébrilité presque religieuse, une sorte de folie contenue qui vibrait.

— Vous arrivez juste à temps pour notre fête, reprit Marcus en le regardant enfin dans les yeux. Il ne faudra pas vous en formaliser, Jurisconsulte, fit-il après une petite hésitation, prenant conscience qu’un étranger serait présent.

Lucius força un sourire poli. Pour lui, un disciple de Zénon et de Sénèque, l’idée de renverser l’ordre naturel, même pour une semaine, était une absurdité. Le chaos n’était pas un remède. Pourquoi ne pas se contenter du Sol Invictus le 25 décembre et fêter le retour à la lumière ?

Une fois seul dans ses quartiers – une pièce froide qui sentait la laine mouillée et la fumée –, Lucius déballa ses effets. Il sortit ses tablettes de cire, ses stylets, et les rouleaux de codes de loi. Puis, avec soin, il déroula son bien le plus précieux : son manuscrit philosophique, une copie du De Diebus Festis, un symposium d’érudits sur la nature des fêtes romaines.

Le vent se leva, faisant gémir le bois de la bâtisse. Dehors, des éclats de voix montaient, plus forts, plus sauvages que ne l’aurait permis une discipline normale. C’était le son de l’attente.

Sa mission lui parut soudain absurde. Le camp s’adonnait aux Saturnales, une pratique encore répandue dans les provinces. Il n’y avait là rien de répréhensible. Ces rumeurs de sacrifice humain étaient une aberration.

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