Ai-je le droit d’être aussi triste que Mamie Canari ?

Avant de vous parler de Mamie Canari (qui c’est celle-là ? Un peu de patience, elle habite dans mon roman, dans une charmante ruelle de Jérusalem), je voudrais partager avec vous, un gros passage à vide ce début de semaine.

D’ailleurs j’ai un jour de retard sur mon planning de publication.

Cela mérite une crucifixion immédiate et sans sommation.

J’étais tout simplement… désorientée… bloquée… démotivée. Bref, perdue dans un trou noir.

Euh non, quand même pas.

Une amie lectrice a su me dire sa désapprobation face à la nouvelle tournure de mon blog : je n’étais tout simplement plus fidèle à ma promesse : Tentation Jérusalem, c’était devenu ça ? Ce méli-mélo de thèses historique et religieuse ?

Qui allais-je tenter avec mes cours survolant le sujet, à part une bibliothécaire férue d’histoire biblique ou un étudiant archéologue à la recherche de faits croustillants sur Jérusalem ?

Je m’étais transformée, bien malgré moi, en archiviste consciencieuse et ennuyeuse au possible.

Qu’ouïs-je ? Où est passée la Marjorie vibrante de passion ? Non sans rire, mes recherches, vous n’en avez rien à cirer, je l’accepte et c’est ma joie.

Alors oui, ces quelques jours, je me suis sentie triste et nulle.

Mais pour autant, ai-je le droit d’être aussi triste que Mamie Canari ?

En fait, je n’ai pas le droit d’être triste. Ce sont les aléas normaux de la vie d’un écrivain. Oui parce que bon, on ne vous dit pas toujours tout, hein ?! Quand ça ne va pas, qu’on a un pet de travers ou qu’on l’a vraiment mauvaise parce qu’un moustique a zonzonté (si ça existe !) toute la nuit, ben on n’est pas au mieux de notre forme.

En plus, franchement, ce qui m’est arrivé n’est pas aussi grave que ce qui est arrivé un jour à Mamie Canari.

Mamie Canari, elle, elle a bien le droit d’être triste.

Surtout en ce dimanche 22 février 2004.

 

Ai-je le droit d'être aussi triste que Mamie Canari ?

 

Un de plus à Jérusalem

Quoi donc ?

Vous l’aurez sûrement deviné : un attentat.

Bon, ok, y en a pas tous les jours non plus.

Mais plus souvent qu’ici en France.

Mamie Canari, c’est la grand’mère de La Sagesse (je parlerai d’elle très prochainement, promis ! Et puis elle est très attendue par une de mes amies lectrices). Une mamie gâteau, une mamie comme dans « La Boum », dynamique, drôle et aguerrie.

Mamie Canari vit au milieu de dizaines de canaris auxquels elle dédie une pièce entière avec friandises, perchoirs en or (je plaisante), télé pour canari (je plaisante encore) et maisons en bois disséminées partout.

Voici un échange qui a eu lieu entre La Sagesse, alors âgée de douze ans, et sa grand-mère :

« — Mamie, raconte-moi l’attentat, s’il-te-plaît.

— Rooh, Esther (c’est son vrai prénom) tu exagères, je te l’ai déjà raconté ! C’est pas drôle, ces choses-là !

— Je sais, fait La Sagesse en baissant la tête, mais tu racontes tellement bien !

Mamie Canari, qui a déjà la passion des canaris, se lève pour aller fermer la fenêtre. On ne sait jamais, avec les voisins qui peuvent laisser traîner une oreille ou deux. On entend, dans la pièce d’à-côté, les piaillements des oiseaux de compagnie et le chant de l’un d’entre eux.

Dans la rue, un coq chante. C’est celui de l’épicier qui a un petit poulailler dans sa courette. Mamie Canari a toujours adoré le chant du coq, surtout dans une ville. Elle aime entendre le muzzin, aussi. Mais là où elle vit, c’est plutôt rare qu’il parvienne jusqu’à elle.

De toute façon, elle évite de raconter ce genre de choses à ses voisines. Une juive aimant le muezzin ? Seule sa petite-fille le sait.

— Bon, entame la vieille dame en se rasseyant et en leur servant du thé au jasmin. C’était un dimanche matin, tranquille comme tous les dimanches. Il y avait ma petite canari Parasol…

— Parce que tu l’as trouvée sous un parasol !

— Chut ! Oui, donc ma petite Parasol avait pondu six œufs. Tu te rends comptes ?! Six !

— Oui et donc elle les couvait…

— Voilà, et je savais qu’ils étaient prêts à éclore. D’ailleurs, deux œufs étaient fendus depuis la nuit et ça bougeait à l’intérieur. Je me souviens que je venais de passer la tête par la fenêtre de la pièce des canaris, parce que j’avais aperçu madame Yehuda…

— Ta voisine qui se plaint tout le temps !

— C’est ça. Donc je passe ma tête, je la salue, je l’écoute se plaindre un peu, puis je lui raconte que mes bébés vont éclore, quand soudain, ce fut comme un tremblement de terre. Les murs et le sol ont vibré, mes oreilles se sont bouchées, le bruit était effrayant ! Je me suis retrouvée par terre, toute tremblante.

— Tu as su tout de suite ce que c’était ?

— Oui, et que ça devait être très proche pour en ressentir les effets dans la maison ! On a su après, aux informations, que c’était un attentat-suicide, dans la rue juste à côté, un jeune Palestinien. Il a fait huit morts et beaucoup de blessés. Le pire, c’est qu’il y en avait déjà eu un, un mois plus tôt.

— Je comprends pas pourquoi ils font ça, Mamie. Pourquoi ils sont pas contents, déjà, les Palestiniens ?

— C’est compliqué ma chérie, mais là c’était à cause du Mur. Il était en construction, et beaucoup de Palestiniens n’étaient pas d’accord avec ça.

— Donc le jeune qui a fait tout exploser est mort avec sa bombe ? Il a fait exprès ?

— Oui, c’est une sorte de… d’engagement. On donne sa vie pour une cause.

— C’est idiot !

— C’est un point de vue ma chérie, mais certains y croient.

— Bon, continue, mamie ! Donc tout a explosé, et il y avait du sang partout ?

—  Comme tu y vas, ici non, mais dans la rue à côté, oui ! Très vite, on a entendu plein de voitures de secours et la police a fermé toutes les rues !

—  Et le bout de peau, il était où Mamie ?

Mamie Canari retient un sourire.

— Là, sur le mur en face, tu vois ?

Elle désigne un point précis sur le crépi des voisins. Sa petite-fille reprend, en plissant des yeux :

— Donc là, y avait un bout de chair de quelqu’un qui était en miettes ?

Mamie Canari soupire, hésitant sur la conduite à tenir :

— Je n’oublierai jamais ces frissons qui m’ont parcourue, et j’ai eu envie de vomir, aussi. Le temps de recevoir des téléphones, de regarder les infos, de répondre à deux policiers venus interroger tous ceux de notre rue…

— Interroger pourquoi ? Y avait des terroristes ?

— Non, mais quelqu’un aurait pu avoir vu quelque chose d’inhabituel.

— Comme quoi ?

— Je ne sais pas, mais tu sais, il y a toujours des enquêtes dans ces cas-là.

— Et donc, quand tu as regardé de nouveau le morceau de peau, il n’y était plus ?

— Voilà, il avait été enlevé par quelqu’un, mais il restait encore la trace sur le mur. Elle est restée longtemps.

— Et les œufs ?

— Avec tout ça, je n’avais pas eu le temps d’aller voir où en était l’éclosion. Quand je suis allée voir ma petite Parasol, les six bébés étaient nés ! J’en ai gardé un, c’est mon meilleur chanteur.

— Oui, c’est mon préféré, dit La Sagesse en s’éloignant vers la pièce volière. J’aime son nom, Mamie, Explosif, ça lui va vraiment bien ! »

 

 

 

 

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14 thoughts on “Ai-je le droit d’être aussi triste que Mamie Canari ?”

  1. Waouh ! Je retrouve Marjorie et son humour, Marjorie et son roman, Marjorie que j’aime.

    Remarque que je t’aimais toujours, mais tes articles commençaient à m’ennuyer car je viens sur un blog d’auteure pas sur un blog d’historienne des religions…

    J’avoue que là tu as fait fort : j’adore la Sagesse et sa Mamie Canari. Un morceau d’anthologie. Alors si ton roman est de cette veine là, je vais me régaler, vraiment.

    http://danny-kada-auteure.com/prophetic-2018-lannee-de-feu
    Danny KADA Articles récents…Pourquoi « Prophetic : 2018, l’Annee de Feu » ?My Profile

    1. Merciiiiiiiiii ma chère Danny !!!!
      Je me retrouve moi aussi !
      Si tout va bien, mon roman sera de cette veine-là 😉
      Je crois que la bande de fans de La Sagesse (et de sa mamie ?) va aller grandissant 😀

  2. Marjorie, j’adore comment tu racontes ! Les dialogues sont ton point fort. C’est incontestable.
    Continue surtout à nous raconter des choses de ton roman (pas le roman)
    Elle me plait bien mamie canari…

    1. Merci Jennifer !!
      C’est vrai que j’adore écrire des dialogues, et du coup je pense que ça se sent à la lecture.
      D’ici à ce que j’écrive un roman uniquement fait de dialogues… MDR je plaisante !
      Oui je vais continuer sur cette lancée 🙂

  3. Coucou Marjorie
    Contente de te retrouver ! C’est drôle , c’est bien écrit, c’est touchant, et c’est profond ! Cette autodestruction au moment où éclosent les œufs. La vie qui triomphe de la mort. j’y vois de l’espoir dans l’éclosion de ses petits œufs, tous rescapés. J’y vois plein de choses et de symboles dans ce petit canari « Explosif ».
    T’as réussi à parler de ce qui te touches mais avec plusieurs degrés de lecture différents et c’est la marque des écrivains et des plus grands.
    Ton roman sera de cette veine car c’est toi et ta sensibilité. Pas des faits bruts comme les archivistes mais des histoires comme une romancière. Très fière de te lire.
    Marjorie Moulineuf Articles récents…Les romanciers ont-ils besoin d’un rituel d’écriture ?My Profile

    1. Merci Marjorie,
      Je suis enchantée et touchée par ton commentaire 🙂
      Tu vois, je n’avais même pas « capté » ces symboles, c’est fou ! Merci de m’avoir éclairée là-dessus.
      Le canari Explosif est d’ailleurs jaune vif, il est le meilleur chanteur de tous 😉
      Mes lecteurs, lectrice,s je vous aime, c’est vous qui faites vivre ce blog.

  4. Ah, je me régale à te lire, Marjorie !

    Du vrai Marjorie, humour, sensibilité, symboles discrets et suggestifs, une grande force d’expression, fluide, drôle, touchante, qui laisse sa trace 😉

    Bravo, tu m’as reconquise !
    Mamie Canari, La Sagesse, le canari Explosif, ces personnages nourris d’histoire, de vie au quotidien, de souffrance qu’on dépasse par l’humour et la tendresse, j’adore !

  5. Rien à cirer de tes recherches, non, je n’irais pas jusque là pour ma part. Mais c’est vrai que c’est plus vivant et agréable à lire quand tu mets en scène des personnages et des dialogues. On retrouve effectivement ton style, celui qu’on aime 🙂

    J’aime bien comme tu arrives à garder un ton léger pour parler de choses graves, et aussi les morts et les naissances qui s’entrecroisent comme le souligne Marjorie M., chouette symbole.
    Bravo Marjorie. Tu as su rebondir de ton passage à vide c’est super.

    1. Merci Sandro, en effet, c’est important de traiter les choses graves avec humour, ça passe toujours mieux 😉
      Surtout concernant ce sujet sur le fil du rasoir, qu’est le conflit que l’on connaît.
      Ce passage à vide n’aura pas été vain 😉

  6. Bonjour Marjorie,
    Il y a du « muscle » dans vos phrases, de la moelle. « Mamie Canari » est là pour en témoigner. Ce texte est attachant, avec de belles fulgurances. Ne vous laissez pas dominer par le « blues de l’artiste ». Accordez-vous quelques « errances » mais n’abdiquez pas. Je sens (et sais) que le talent a envie d’être chez vous. Faites lui honneur et accueillez-le à bras ouverts.

    Continuez encore et encore…Le vieil auteur/scénariste/rédacteur que je suis a l’oeil et le nez creux. Et ces deux compagnons me disent que vous devez sortir de vous ce qui vous « encombre ».
    Allez-y ! Foncez ! Transformez la terre en or !
    Bien à vous et longue route

    1. Bonjour Pierrick,

      Un grand merci pour votre témoignage 😉
      Cela fait très plaisir d’avoir un retour de personnes que je ne connais pas, c’est très stimulant !
      ​Me voilà bien curieuse de connaître votre parcours, si vous en avez envie.

      Belle semaine à vous
      Au plaisir d’échanger

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